« Plus personne ne sera prêt à quitter l’UE avant longtemps. C’est là le seul bénéfice de toute l’affaire du Brexit », affirme Herman Van Rompuy, premier président du Conseil européen de décembre 2009 à décembre 2014. Le référendum sur le Brexit s’est tenu le 23 juin 2016, longtemps après sa présidence. Mais Herman Van Rompuy reste un excellent observateur des affaires européennes. Il esquisse d’abord le contexte plus large.

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L’UE a toujours connu des hauts et des bas. Son Traité constitutionnel, à la préparation duquel Jean-Luc Dehaene a contribué, était prêt en 2004. Il fut ensuite sabordé par des référendums aux Pays-Bas et en France, mais finalement sauvé sous le nom de Mini-traité. Celui-ci devint ensuite le Traité de Lisbonne qui prévoyait entre autres la nomination d’un président du Conseil européen. « Je suis le premier à avoir exercé cette fonction », souligne notre interlocuteur.

L’euphorie liée à ce traité fut rapidement effacée par les nouvelles dramatiques venant de Grèce. Le pays ne pouvait plus faire appel aux marchés financiers. Herman Van Rompuy a immédiatement présidé un Conseil européen qui a fixé la ligne de l’UE : les Grecs devaient remettre leur gestion en ordre et, en cas de nécessité ou de demande, les autres pays leur viendraient en aide. Ce fut la première fois qu’il fut question de la sortie possible d’un pays de l’UE. La crise s’est ensuite élargie : l’Irlande, le Portugal, l’Italie, l’Espagne et Chypre se sont également trouvés en difficulté. « Nous avions l’impression de nous déplacer sur un jeu de dominos instable. »

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Pas de répit

La crise grecque a pu être jugulée, mais le successeur d’Herman Van Rompuy, Donald Tusk, n’a pas eu de répit. En 2015, il a dû s’occuper de la deuxième crise grecque, immédiatement suivie de la crise des migrants : quelques pays ne respectaient pas les accords UE. Une nouvelle fois, la question s’est posée : devaient-ils quitter l’Union ? L’accord signé avec la Turquie en mars 2016 a asséché l’afflux de réfugiés en provenance des zones de guerre. La crise semblait passée. Pouvait-on enfin parler de répit ? Non. Le Premier ministre conservateur britannique David Cameron, qui avait remporté les élections parlementaires en 2015, voulait poursuivre sur son élan et organiser un référendum sur un point qui divisait son parti et son pays depuis des décennies : « in or out », rester dans l’UE ou en sortir, « remain or leave ». Tout le monde s’imaginait que la raison l’emporterait, même les Brexiters avaient peu d’espoir. Le 23 juin 2016 toutefois, 51,89 % des électeurs britanniques ont opté pour le « leave ». Tout le monde a été surpris, personne ne savait comment réagir, se souvient l’ancien président. Les 27 autres États membres de l’UE ont immédiatement fait bloc, alors que les Britanniques espéraient le contraire, croyant que le Brexit serait le début de la dissolution de l’UE. 

La Commission européenne a mis l’accent sur trois points : les droits des citoyens de l’UE, dont 800.000 Polonais au Royaume-Uni, l’accord des pays créditeurs sur les 45 milliards EUR encore à payer et le problème irlandais, à prendre au sérieux. « C’est surtout ce dernier point que les Britanniques avaient sous-estimé, et qui est devenu leur cauchemar. La frontière UE/non-UE est placée soit entre la République d’Irlande et l’Irlande du Nord, soit entre l’île d’Irlande et la Grande-Bretagne. Le gouvernement britannique de Theresa May ne voulait pas de séparation avec l’Irlande du Nord et a donc opté pour l’unité du Royaume-Uni. Mais, ce faisant, il reste dans l’union douanière et donc aussi dans le marché unique. »

Avec son « Withdrawal Agreement », Theresa May a franchi ce pas courageux qui lui a valu les critiques des deux camps. Les Brexiters affirmaient être enfermés dans l’union douanière pour une durée illimitée, « Brexit doesn’t mean brexit ». Quant aux Remainers, ils estimaient que quitter l’UE tout en restant dans l’union douanière était la pire des solutions, puisqu’ils n’auraient plus rien à dire au sein de l’UE mais devraient en subir toutes les conséquences. C’était là le début du chemin de croix de Theresa May au Parlement. Elle allait connaître la plus grande défaite jamais subie par un dirigeant conservateur : une différence de 250 voix entre le oui et le non. Elle s’est entêtée et a essayé à nouveau. Lors du second et du troisième vote, la différence était moins importante, mais toujours à son désavantage. Elle n’est pas non plus parvenue à convaincre l’UE de renégocier. Les 27 voulaient préserver leur unité. May est allée jusqu’au bord du précipice en croyant qu’ils céderaient. Mais en vain. Finalement, elle a demandé un report du Brexit, même si cela impliquait l’organisation d’élections européennes.

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Plus que neuf pour cent

Le parti conservateur a pu éviter la division, mais il n’en restait plus rien. Il a à peine obtenu 9 % des voix lors des élections européennes et May a dû démissionner. Cependant, le nouveau dirigeant est confronté aux mêmes problèmes. Boris Johnson a tenté de conclure un nouveau deal en maintenant cette fois l’Irlande du Nord au sein de l’Union douanière européenne et du marché intérieur. Il y est parvenu mais était toujours confronté à une majorité hostile à la Chambre des communes. Dans l’intervalle, le Parlement avait adopté une loi contraignant le Premier ministre à demander à l’UE un report du Brexit en l’absence d’accord approuvé par le Parlement. L’UE a accordé un report jusque fin janvier. Et finalement, le Parlement a marqué son accord sur la tenue d’élections le 12 décembre.

Même si on parvient à un accord sur le « divorce », cela ne réglera pas le problème. Il faudra encore négocier la relation future, l’accord commercial. Une telle transition devrait durer de deux à quatre ans et, pendant ce temps, le Royaume-Uni restera dans l’union douanière et dans le marché unique. Pour les entreprises, l’incertitude persistante constitue un problème de taille. Les organisations patronales n’ont-elles donc exercé aucune influence ? La majorité des entreprises sont opposées au Brexit, indique Herman Van Rompuy, mais elles sont tout aussi partagées que le reste de la nation. La moitié des Britanniques n’ont jamais voulu participer. Ils étaient dans l’UE avec leur tête mais pas avec leur cœur. Le seul bénéfice de toute l’affaire chaotique du Brexit est que plus personne ne sera prêt à quitter l’UE avant longtemps, que ce soient les Polonais, les Hongrois ou les Italiens.

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